Feuilletons d’aujourd’hui

Chronique #2 - 1/ Mon guide (1864)

Par Caroline Daviron Le 08/01/2015

Dans le doux soleil du mois de mai, Camille était confortablement installé à la terrasse du café au pied de l’ancienne porte d’entrée de la ville de Perpignan : le Castillet… Un héritage inattendu lui avait fait quitter Paris pour venir dans cette ville qu’il ne connaissait guère. En attendant l’ouverture du testament, il avait fait appel à un guide qui devait arriver d’une minute à l’autre. Sur ses genoux était déployé un journal de quelques jours parlant du dîner chez Michelet avec Flaubert et Arago. Il aurait aimé entendre leurs conversations. Sur la table, à côté de sa tasse de café, une publicité sur le journal local, Le Républicain des Pyrénées-Orientales, vantait les voyages en paquebot de Port-Vendres en direction d’Alger, d’Oran, de Carthagène, de la Tunisie, de l’Italie et surtout, en passant par Marseille, il y avait le 14 de chaque mois, avec escale à Cadix, un départ pour New York ! Il en rêvait. Il aurait volontiers proposé le voyage à la belle brune aux yeux bleus aperçue trop vite dans les ruelles étroites de Perpignan. Comment pourrait-il la retrouver ?

— Monsieur Camille, vous m’attendiez, je vous fais visiter ?
— Oui, je veux bien.
— Suivez le guide. Avez-vous eu la chance d’entendre Madame d’Auria qui jouait la Traviata dans l’opéra du compositeur italien Verdi ? Il paraît que c’était extraordinaire.
— Non, hélas. Je vous suis.
— L’entrée du Castillet est impressionnante n’est-ce pas ? La forteresse a été achevée en 1368 ; dès 1659, le Castillet servit de prison. Avec ses murs épais, nul ne peut entendre les cris, les tortures, la souffrance des gens écartés par le pouvoir ou tout simplement exécutant leurs peines.
— « Quand la terre est changée en un cachot humide,
« Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
« S’en va battant les murs de son aile timide
« Et se cognant la tête à des plafonds pourris ; »
— Vous disiez, monsieur ?
— C’est un poème de Baudelaire. Vous connaissez son recueil Les Fleurs du mal ?
— Je ne connais pas la poésie contemporaine. Les malheureux prisonniers passent par là pour entrer, avant ils n’étaient pas sûrs de ressortir vivants. Aujourd’hui ils envoient les bagnards en Nouvelle-Calédonie !
Je fus soudain pris d’une violente quinte de toux.
— Vous êtes allergique ?
— Non, asthmatique.
— Vous devriez essayer nos cures. Nous avons Le Boulou, Amélie-les-Bains, La Preste près de Céret pour les plus connues, mais vous avez aussi Molitg, Les Escaldes ou Canaveilles par exemple si vous souffrez de rhumatismes, affections cutanées et nerveuses. Ce sont des eaux sulfureuses entre 32 et 37°. Cela sent un peu fort, mais vous en ressentirez immédiatement les bienfaits. Votre habit de flanelle conviendra sauf si vous montez en altitude. Si vous allez à Molitg ou Canaveilles, je vous recommande un costume en drap de laine. Étienne Boy au 8, rue de la Loge peut vous faire votre costume sur mesure, ou la maison Désiré Vaills-Velzy, 4, rue des Marchands, ou enfin, spécialisé en vêtements pour touristes, Antonin Saux aux 7 et 9 de la rue de la Fusterie. Par contre votre feutre large conviendra parfaitement. Il va vous protéger des rayons du soleil. Je me permets de vous l’indiquer car vous n’êtes pas de notre région.
— Je suis Parisien en effet. Merci pour vos recommandations.
— Je vous conseille aussi notre gourde locale, en peau, elle permet de boire à la régalade. D’un mouvement ample vous portez la gourde au-dessus de vos lèvres, très pratique en excursion. Pour nos nombreuses spécialités culinaires, laissez-vous tenter par notre jambon cru, nos boudins, nos boles de picoulat accompagnés de notre bon vin du Roussillon, 8, rue de la Cloche d’Or vous pouvez l’acheter au détail.
— Merci pour vos indications. Je vais me rendre à Amélie-les-Bains dont on m’a dit le plus grand bien.
— C’est un bon choix. Les Romains ont construit les premiers thermes en 633, dans le temple de Diane. En 1840, le comte de Castellane donne le nom d’Amélie au village auparavant appelé les Bains près d’Arles. Dès 1841, il fut envisagé un hôpital militaire pour accueillir les malades. Depuis, Amélie-les-Bains soigne les militaires affaiblis par les guerres, les campagnes dans de nombreux pays comme l’Afrique, la Chine, le Mexique ou la Russie. Les eaux sont propices pour soigner les blessés par armes à feu et les maladies de la poitrine, entre autres choses. Cette eau est aussi excellente pour la peau.
— Je ne suis pas militaire, pourrai-je m’y faire soigner ? lançai-je à mon guide intarissable !
— Bien sûr, les Thermes Hermabessière accueillent tout public. Il y a un excellent « service de poste aux chevaux ». En partant de la gare de Perpignan, vous serez à Amélie en deux heures, il y a en effet 38 kilomètres à parcourir. Vous trouverez quatre diligences faisant le trajet quotidiennement aller et retour. Un jour peut-être le chemin de fer passera à Amélie.
— Merci pour vos précieux conseils, monsieur.
En m’éloignant de Perpignan, mes chances de revoir la belle brune s’amenuisaient.

(à suivre)

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