Rêve apache - Épisode 6
Le 19/03/2015 — Tu dois toujours deux jours de mitard à Toulouse pour défaut de billet de train.
— J’irai. Promis.
Saint-Amans s’amusait de n’avoir été convoqué que pour une peccadille.
— C’est le résultat de quelque mauvais coup ? s’enquit l’agent.
— La main enchiffonnée ? Ça, non ! Je suis trop fine lame pour me laisser faire.
Il y avait quelque ironie à ce que la police lui demandât de s’éloigner pour deux nuits. Un signe ? Mais il n’était pas sûr que la bande approuverait. Son apachinette lui reprochait déjà ses absences. Pour se faire pardonner, il avait promis de la distraire jeudi soir – le samedi, elle avait trop de clients. À peine sorti, il éclata d’un rire provocant.
— Vous n’êtes plus que quatre ? C’est pas une autre arrestation, j’espère ?
La bande traînait sur le chemin de foire quand Armand Maure vint à sa rencontre.
— Non, mais Gascou ne prendra plus son Pernod, ricana Vedel.
— J’ai un coup pour vous. Maintenant. Darzens. Il est sorti à dix-huit heures.
Avec la messe, les vêpres et le soir au café, les dimanches étaient jours fastes. Aussi se rendirent-ils à l’adresse indiquée, avenue de Bédarieux.
— Vous vous souvenez, les gars ? C’est ici qu’on s’est rencontrés la première fois.
Un peu de la reconnaissance d’alors transfigurait le visage de Vedel. Saint-Amans y vit un signe. Une boucle venait d’être bouclée.
La porte de l’immeuble était fermée. Turc avait à faire mais promit de signaler le contretemps à Moure. Finalement, une personne se présenta. Vedel en profita pour passer à sa suite, mais Cros refusa de suivre. Le temps d’attente avait augmenté le risque de voir Darzens revenir.
— Allons manger, décréta Vedel. Nous aviserons le ventre plein.
Cros et Saint-Amans finissaient de dîner chez Jules quand Moure les retrouva pour signaler qu’il avait vu Darzens et sa femme entrer au café. Chemin faisant, il raconta que l’abbé Barandon organisait mardi, salle Berlioz, une fête au profit des sinistrés de Sicile. Il pourrait bien récolter trois mille à cinq mille francs qui seront au soir chez lui. En tant que représentant de commerce, le quinquagénaire avait des yeux et des oreilles partout, ce qui était bien utile aux apaches.
Cette fois, l’entrée était ouverte. Pendant que Moure faisait le guet, Vedel força le verrou avec un ciseau à bois. Aussitôt, les apaches se dispersèrent. Dans le bureau, ils s’emparèrent de quatre-vingt-cinq francs et d’une parure en or. Guidé par son instinct Saint-Amans souleva une pendule sur la cheminée : une pièce de cent francs et une de quarante s’y trouvaient.
— Il n’y a non plus personne en face, dit Jules.
Il s’agissait de l’appartement d’une jeune ménagère. Le butin comprenait, outre une somme de vingt francs, une montre et un rasoir qui aurait été bien utile la veille. En ouvrant l’armoire, Vedel trouva une paire de jumelles d’homme et un revolver.
— Il remplacera celui de Pradal, se réjouit-il. Que les nantis continuent à s’armer !
Sur le chemin du retour, les jumelles de trop faible valeur finirent au caniveau. Le partage ne fut pas des plus équitables, une vingtaine de francs chacun, et le rasoir à Renée. Mais selon Vedel les pièces de cent et quarante francs n’étaient pas faciles à écouler.
En s’en retournant, Saint-Amans rabattit sur le front sa casquette que le vent violent tentait d’emporter, comme il avait déjà couché des cheminées et malmené les rares passants. Aussi fut-il surpris de trouver sa maîtresse sur le pas de la porte, face à une femme plus mûre manifestement étrangère à leur monde.
— Puisque je l’ai pas vu ! répétait-elle.
Saint-Amans jugea plus prudent de se blottir dans l’ombre d’un porche.
C’était la mère de Gascou. Elle s’inquiétait de l’absence prolongée de son fils et faisait le tour de ses connaissances. Afin de l’éloigner de ses mauvaises fréquentations, elle l’avait convaincu de signer pour le régiment d’artillerie de Castres.
— Faut pas vous faire du mouron, alors. Il se cache des gendarmes, c’est tout.
— Oui, mais où ? se lamentait la femme à la voix brisée. Son ancienne maîtresse prétend ne rien savoir.
Saint-Amans rebroussa chemin. Biphos ferait bien de se méfier. Ce midi, elle fanfaronnait devant un voisin que le Négro avait été passé à la poudre de riz et envoyé au royaume des anguilles. Et Cros projetait de voir Lautard à la prison demain. Ils parlaient tous trop.
Un exil temporaire s’imposait presque. Saint-Amans n’avait pas peur. Un Apache ne craignait jamais rien, mais il ne se montrait pas téméraire. Il pillait, incendiait, puis se cachait pour mieux revenir. Toujours en fuite, jamais soumis !
Restant, surtout, à l’écoute des signes.
Saint-Amans ne tirait pas ce savoir des seules lectures de Gustave Aimard dans les fascicules abandonnés à l’hôtel par les clients. Il s’intéressait à leur véritable histoire. À Marseille, il avait passé le rite d’initiation faisant de lui un vrai apache. Une étoile gravée sur son front en attestait.
— Hé, toi !
Deux agents en patrouille l’interpellaient. Saint-Amans prit les jambes à son cou. Il n’aurait pu justifier la provenance de l’argent tintant dans ses poches. Il réussit à les semer en escaladant la grille du Plateau des Poètes. La gare était à deux pas.
S’engouffrant dans le hall, il vit un train en partance pour Bordeaux. C’était inespéré. Il prit un billet.
00h56. La rame s’ébranla quand la police parvint sur le quai. Par la vitre baissée du wagon, goguenard, Saint-Amans les salua.
— Dites au commissaire Preget que je lui envoie un amical au revoir !
Toujours en fuite, jamais soumis !
(à suivre)
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