Feuilletons d’aujourd’hui

Chronique #10 - 2/ Camille fait de la littérature

Par Patrice Cartier Le 10/04/2015

Que ce soit clair : je ne suis pas ici pour donner mon avis sur les postures et les impostures de Camille. Et surtout pas pour les condamner.
D’ailleurs, qui oserait brocarder la personne ayant découvert en 1910 dans la bibliothèque poussiéreuse d’un château du Minervois un manuscrit considéré comme la première traduction française du fameux traité De Re Metallica, rédigé en latin au milieu du seizième siècle ? Le châtelain de La Caunette, par ailleurs exploitant d’une mine d’argent dans la Montagne Noire avait, le premier, saisi l’intérêt universel de ce texte, véritable bible des techniques métallurgiques et minières.
De l’argent, cette découverte n’en rapporta point à Camille, qui vit le précieux manuscrit du châtelain métallophile se vendre à vil prix, en même temps que les ouvrages originaux, lors d’un démembrement du château et de ses terres. En 1912 parut une traduction anglaise du De Re Metallica et en 1928 une adaptation allemande publiée par le Deutsches Museum. Malgré ces exemples d’outre-Manche et d’outre-Rhin, Camille ne parvint à intéresser aucun éditeur français, et le De Re Metallica reste inédit à ce jour dans notre langue.
Camille ne se désole pas outre mesure de cette injustice. Question d’habitude. Pas de chagrin, non plus, pour l’oubli dans lequel a rapidement sombré Hippolyte Babou, écrivain natif du Minervois dont quelques bonnes feuilles se trouvaient conservées par chance au château de La Caunette.
Ce Babou serait, selon Camille, le véritable auteur des célèbres Fleurs du mal, qu’il aurait offertes à son grand copain Baudelaire. Anticlérical farouche, Babou avait interdit qu’on lui fît des obsèques religieuses. Las, dès l’annonce de sa mort, en 1878, sa famille quitta précipitamment le village de Peyriac-Minervois pour aller kidnapper le corps à Paris et le rapatrier au pays où lui furent prodigués les rituels de l’église honnie.
Ces aventures anthumes et posthumes de l’écrivain peyriacois, l’écrivain lui-même, qui sait, ont peut-être été inventés par Camille qui excelle, depuis son plus jeune âge, à mêler intimement le vrai et le faux dans son rapport au monde de la littérature comme dans son existence quotidienne.
Dès l’âge de dix ans, à l’en croire, sa verve poétique aurait fait merveille dans une époustouflante mystification mise en œuvre au cœur du microcosme littéraire carcassonnais. En ce dix-neuvième siècle finissant, le chef-lieu du département de l’Aude s’enorgueillissait de quelques fines plumes, parmi lesquelles le secrétaire de mairie François-Paul Alibert (futur ami intime d’André Gide) et le félibre Achille Rouquet.
Ledit Rouquet était le directeur d’une publication locale nommée La Revue de l’Aude, dans laquelle s’étalaient la prose et les rimes des littérateurs du cru. L’un d’eux, Osmin Nogué, jeune étudiant en droit carcassonnais qui était tombé sous le charme déjà ambigu de Camille, lui fit écrire un sonnet qu’ils signèrent du nom de Stéphane Mallarmé et que l’étudiant envoya depuis Paris au sieur Rouquet. Ce dernier, pas peu fier de se voir ainsi distingué par cet illustre correspondant, s’empressa de publier le sonnet et d’inscrire son auteur dans la liste des collaborateurs de la revue.
Voici les pompeux alexandrins composés par Camille, précédés de la note, hermétique à souhait, rédigée par Osmin Nogué à l’adresse de Rouquet :

« À M. Achille Rouquet, Porte-Luth, Paris, ce mai, ce 15
Après la lecture de la Revue Atacienne, je charmé, et, faites les préalables excuses, à vous irrévélé Porte-Luth, ce transcris :
Emmi les recordances où l’âme alassée s’immerge en les oreillettes de son cœur sentait le Poète des Voix s’élever trémolantes :
“Au là-bas, loin en le frisson vert des squares, sous l’iris des brumes occidentales, lamente la province et ulule, et des alexandrins à césure calme. Perçois-en les bémols adamantins ; là lutine le Languedoc du Luth ! Ouïs, poète des subjectivités ! Son plastique où la lyre vaporise en les lointains du Rêve.”
J’ouïs d’un tympan de strophes enivré et lors – telle s’irradie en fulgurances cuivrées l’harmonie des violes – ou pareille tintinnabule aux crépuscules la brise affolante, pâmée de tout le plaintif des ancêtres occis – telle et pareille ta voix se nuança, ô Porte-Luth lointain, en d’inconsolables hémistiches. Et merci ! – Et mon hommage vous bat de l’aile son fraternel salut !
Stéphane Mallarmé »

SONNET
Sacerdotalement tu scandes les degrés,
A. Rouquet, et ton front s’irise d’ailes blanches,
Tu mords au fruit premier qu’Ève cueillait aux branches
Et ton regard fait fi des squames azurées.
Qu’importe ! Sous tes pieds d’indomptable cambrés,
L’obscur néant jadis s’affaisse sur les hanches
Car ton bras a percé, tout frémissant de manches,
Le noir Léviathan des effets ignorés.
Mais nous, froids révoltés, lobes embryonnaires
Nous frémissons sous le Sphinx des actionnaires
Tandis que familier aimé du firmament,
Loin des opacités veules que leurs yeux sondent,
Foulant le pur sommet des rimes qui répondent
Tu scandes les degrés sacerdotalement.

Le succès de ces vers outrageusement mallarméens, s’il offrit une gloire toute relative au pauvre Rouquet, donna en tout cas à Camille le goût de l’écriture, le plus souvent pratiquée dans l’anonymat, toujours associée au mystère et à l’équivoque.
Bien plus tard, Camille usa de ces appâts littéraires autant que de ses charmes androgynes pour séduire le poète Joë Bousquet. Certains prétendent que c’est Camille qui inspira à celui-ci les rêveries érotiques d’un sulfureux Cahier noir que j’ai eu le privilège de parcourir. Mais ceci est une autre histoire.

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