La rêveuse et la mandoline - Épisode 5
Le 15/06/2015 Les parents ont commencé par monter à l’étage, voir s’il y avait de quoi dormir. Jojo s’est assis sur une chaise. Devinez avec quoi ? Sa console… Moi je pousse la porte de droite. J’allume, j’ouvre les volets. Ça ressemble à un atelier de menuisier : des outils accrochés sur un mur ou posés sur un établi. Un vieux lecteur-baladeur et un tas de CD de luth, de violon, mandoline, de cithare. Je l’essaye. Il ne marche pas, les piles doivent être mortes.
Je remarque un tableau installé sur un chevalet. C’est une jeune fille en robe sombre. Un col à fleurs violettes et une espèce de perruque violette elle aussi, posée sur ses cheveux frisottés. Le tout surmonté d’un petit chapeau rond. Pas vraiment tendance tout cela, même pas vintage. Elle tient entre ses doigts une mandoline.
Ma mère est redescendue, elle marque un arrêt devant le tableau.
— Bien joli portrait ! Ça, c’est une mandoline italienne. Quatre doubles cordes métalliques : do, sol, ré, la…
— Cette jeune femme, c’était peut-être Éva, la femme de l’oncle Loïc. Quand elle était jeune.
Ma mère regarde le tableau.
— Sûrement pas. Son costume est plutôt du XIXe siècle.
— Elle s’était peut-être déguisée… ou alors, le peintre s’est amusé à la représenter dans un costume ancien.
— Mais, non ! Regarde la signature : Marie Petiet, 1875.
Mon père vient d’entrer à son tour.
— Désolé d’interrompre ces passionnantes considérations artistiques, mais si vous voulez manger ce soir, il nous faut aller faire quelques courses. Toi, Alice, tu garderas la maison avec Georges. Essayez de trouver du bois pour faire un feu dans la cheminée.
Je montre le baladeur.
— Vous pourrez m’acheter des piles ?
— Et pour ma console aussi, a dit Jojo.
Jojo et moi, on a trouvé un peu de bois et on l’a disposé dans la cheminée. Jojo n’a pas tardé à s’évader dans les hauteurs de l’escalier. Bientôt, je l’entends qui m’appelle.
— Alice, Alice, viens voir ! Il y a un grenier. Avec plein de trucs.
Je ne résiste pas à ma curiosité. Le grenier, c’est un vrai bric-à-brac. Jojo a déjà mis la main sur un fleuret et un masque d’escrimeur et il lance un défi à un grand mannequin de couturière.
— Je suis Zorro, le justicier. En garde, fripouille !
Moi aussi j’explore et je fouille. Dans un coin, je découvre un coffre de bois décoré, posé à côté d’un grand miroir ovale sur pied. Un vieux truc terni, couvert de chiures de mouches et de toiles d’araignées. Ça s’appelle une psyché, je crois. Autrefois, les femmes s’en servaient pour s’admirer de la tête aux pieds.
Je soulève le couvercle du coffre. Je vois une vieille mandoline. Par endroits le bois est un peu décollé, il manque des cordes.
Je m’efforce de tendre un peu celles qui restent. Ça grince un peu. Du bout des doigts, j’essaie quelques notes, quelques accords. Je me débrouille pas trop mal.
Dans la glace, l’espace d’un instant, il m’a semblé voir un visage.
Je me sens mal à l’aise. Jojo n’est plus là. Vite, je redescends jusqu’au rez-de-chaussée en emportant la mandoline.
C’est bien la même que sur le tableau. Je regarde le visage de la jeune fille. Quand je me déplace, on dirait qu’elle me suit du regard.
— Elle ressemble à celle que j’ai cru apercevoir dans le miroir. Je réfléchis.
— Mais non, c’était mon reflet, bien sûr.
— Mais non, j’étais de profil, à côté du miroir ; elle, son visage était de face. J’ai dû rêver… prendre une ombre, un reflet, pour un visage.
Voilà les parents qui reviennent. Les bras chargés. Maman a acheté des piles.
Je montre ma trouvaille. Maman a une grimace désolée.
— Pauvre mandoline ! Je ne sais pas si elle est réparable.
Je n’ai pas osé lui parler du visage que j’avais cru voir dans le vieux miroir.
(à suivre)
La Rêveuse : Épisode 5
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