Feuilletons d’aujourd’hui

Chronique #6 - 2/ Réception royale

Par Janine Teisson Le 23/01/2015

Aujourd’hui, c’est le grand jour ! Le patron a loué un cuisinier à sept francs la journée, sans épluchage ni vaisselle. Comme si mon poisson aux olives n’était pas suffisant pour les Bourbon-Gavaudan ! Et maintenant voilà des fleurs comme pour un enterrement. Des lys. A-t-on idée !
Monsieur Feuillade a acheté des cigares de Cuba, alors qu’ils n’ont plus le sou. Il a passé des heures à concocter une poésie digne des altesses. Ça lui vient moins bien que ses poèmes sur la bicyclette, parus dans le Fanal du Canton de Lunel. « Elle est silencieuse autant que légère… » Lui n’est ni silencieux ni léger. Il râle. Il a chiffonné une rame entière de papier. Il dit que je roumègue, mais dans un mois ils seront partis et je serai sans travail avec ma petite, alors ces dépenses pour « mon cousin le roi » sorti de derrière les fagots, ça me fait bouillir les sangs. Je ne confierai pas Lisa à l’hospice des filles de la Charité comme a fait Pauline, une fille-mère aussi, qui fait la bugadière au grand lavoir. Je veux la mettre à l’école communale, qu’elle devienne institutrice. Moi j’ai eu trois ans d’école. Assez pour m’ouvrir l’esprit mais pas assez pour le remplir.
Cafi de fierté, pâle d’appréhension, mon patron s’avance :
— Camille, enfilez le tablier blanc, mettez la coiffe, rentrez-moi ces mèches et conduisez-vous avec pondération. Nous sommes apparentés à la famille royale. Nous devons tenir notre rang. Vous appellerez ma cousine « Sa Majesté » et son époux « Votre Altesse ». C’est compris ?
Le fou rire me monte. Pour acheter une côte de porc à vingt-cinq centimes à ma petite et un kilo de pain à trente-quatre, j’appellerais n’importe qui altesse ou bachibouzouk.
Les voici. La Marie-Magdeleine est en rouge. Un vrai coquelicot ! Je me demande combien d’oiseaux ont été plumés pour garnir sa capeline. Madame Feuillade lui fait une révérence. Oh mon Dieu ! Elle a failli tomber en avant. Comment garder son sérieux ? Majesté, quel honneur, Altesse, prenez place, je vous en prie Majesté, après vous. La majesté chipote son cochon de lait, mais le roi Jean, lui, fait honneur à tout. Je ne savais pas que les rois parlaient la bouche pleine. Il engloutit des poignées de dragées, deux tasses de café du Brésil et fait une hécatombe de gâteaux. L’affaire Gabaudan périclite. Il en profite avant la chute. Ce descendant des étrangleurs du peuple parle de la bénédiction que le pape Léon XIII lui a accordée. Les Lunellois, dit-il, viennent toucher la main du « Roi de France » comme s’ils étaient ses sujets. Je les ai vus faire. Toujours prêts à s’incliner devant quelqu’un. Si c’est ça la République, quel dégoût !
Et voilà que le roi Auguste-Jean Charles Emmanuel, surtout riche en prénoms, à mon avis, sort son royal cadeau glissé, de façon très peuple, dans son chapeau. Une enveloppe un peu pisseuse, mais, si l’on en croit le roi de Lunel, un cadeau rare et lourd d’histoire. C’est un poème écrit à sa fiancée, en 1812, par Louis XVII. Feuillade le reçoit comme le saint sacrement. Il s’apprête à le déclamer, mais le poème est écrit en allemand.
Les hommes sortent fumer. L’altesse parle de l’auteur de la lettre, horloger à Delft, preuve qu’il est bien le petit-fils de Louis XVI. Mon Auguste était un fier cavalier. Qu’est-ce que ça prouve ? Que son père était écuyer de cirque ? Non, il était sabotier en Lozère. À présent le roi vante La Patriote. Le ton monte. Feuillade, en expert, ose être catégorique : « Aucune bicyclette qui vaille la Forward ! » Le roi s’incline, pour une fois. Feuillade raconte l’attaque du train par les moustiques à trois kilomètres de Palavas. C’est d’un drôle ! J’aimerais monter dans cette machine. Et voir la mer. J’emmènerais Lisa. Bon, j’arrête de rêver. Ah ! Mon patron baisse la voix, tendons l’oreille. Il avoue à Son Altesse qu’il étouffe à Lunel, qu’il est bien aise de partir pour Paris. Il espère s’adonner aux joies de la poésie et rendre les Parisiens fous du muscat de son ami Guillamet. Il assistera aux corridas dans les arènes de Paris. Le roi bâille. Il s’intéresse plus aux femmes et aux bons repas qu’aux taureaux et à la poésie.
À l’intérieur la princesse Magdeleine retrouve son accent lunellois. Léontine a délacé ses chaussures et dénoué son ruban de cou. Elles rient. Les « Altesses » sont jetées derrière les moulins.
— Comment tu fais pour avoir ces frisoulis ? Tu avais pas les cheveux raides ?
— Je mets de l’huile Frisantine. Mais si on en abuse, les cheveux retombent.
— C’est comme la Farine hongroise pour les seins, à ce qu’on m’a dit. Dans ma position, je suis souvent décolletée, alors pour le buste, je reste fidèle aux Pilules Orientales. Qui est cet homme qui passe dans le couloir ?
– C’est le cuisinier. Il est de Carcassonne, il roule les R, c’est une épouvante !
— Il a une stature de garde, heu…
Sa Majesté ne peut pas dire « républicain ». Léontine en rajoute :
— Tu as vu sa moustache ?
— Cette cuisine chichiteuse ne me convient pas, dit la princesse Magdeleine en étouffant un rot. Un poisson aux olives m’aurait suffi.
— C’est ce que j’ai dit à Louis. Camille en fait un parfait !
Ah ! Tout de même !

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