Feuilletons d’aujourd’hui

Le curé de Nohèdes - Épisode 4

Par Laurence Schaack Le 11/12/2014

     « L’abbé A., au lieu de faire son métier de curé, s’en allait à l’école des filles et faisait la classe à la place de l’institutrice. Celle-ci habitait chez les sœurs Fonda, le curé y était aussi toujours et tous couchaient sous le même toit, sous prétexte de faire de la musique, de jouer de l’harmonium, et cela jusqu’à des heures indues. Mais à Nohèdes, on s’est préoccupé surtout de la coïncidence de la mort subite des deux sœurs Fonda, dont la dernière avait fait donation au curé quelques jours avant sa mort. C’est ce qui a fait que j’ai écrit la lettre aux gendarmes. » Michel S. de Nohèdes, témoin à charge.

     L’aube est froide et humide quand il arrive à Nohèdes, le café de la Paix n’est pas encore ouvert, les mêmes vieux chiens grognent de faim sur son passage, et il se dit qu’après avoir été le célèbre décor de sa déchéance, Nohèdes est revenu à son éternité de petit village pyrénéen tassé sur une soulane face au mont Coronat, à l’est du massif du Madres, à quatre heures de marche de Prades sans même un chemin de terre pour que les charrettes puissent passer, si isolé et sauvage qu’on l’avait prévenu au séminaire : des femmes, il en viendra à la messe, mais des hommes, il ne faut pas y compter : là-haut, l’ennemi, c’est le sabre et le goupillon, mais bien loin de se laisser décourager par l’austérité de la vallée et le manque d’équanimité de ses habitants, il s’était réjoui de l’isolement qui lui laisserait du temps pour lire, méditer et herboriser, et il avait décidé qu’il ne s’offusquerait pas plus des crachats qui souillaient sa soutane que de la rengaine à la mode qui s’élevait quand il passait devant le café de la Paix : « Chasse à la vinasse, aux locataires du Sacré Cœur », la grosse voix grasse de Michel S. dominant toutes les autres, Michel S. le meunier et pilier du café qui est pour l’instant perché en haut d’une échelle afin d’inspecter les lauzes du toit de la grange, sans se douter que la mort s’approche dans son dos, Michel S. qui le méprisait avant même de le connaître car tout ce qui porte soutane est hypocrite et pervers, mérite la haine des vrais Républicains, « une haine d’animal » avait dit Alexandrine le jour où le meunier les avait surpris près de l’Estany del Clot, eux deux les joues rouges, conscients qu’ils étaient incapables de dissimuler le bonheur radieux où les avait plongés leur première promenade côte à côte, et lui le meunier qui avait laissé tomber son sac à champignons aux pieds des amants avant d’éclater d’un rire aussi salace que la lettre de dénonciation qu’il écrira quelques mois plus tard et qui arrivera chez les gendarmes de Prades précisément le jour où Alexandrine l’attend à Carcassonne, où il doit prendre le train et quitter la vallée pour toujours, à présent c’est à lui, Michel S., qu’il revient de quitter cette vallée de larmes pour toujours, l’échelle tangue et se renverse, précipitant le meunier de plus de trois mètres de haut, sous le choc sa colonne vertébrale se brise, une douleur fulgurante résonne dans sa tête et Michel S. pense qu’il est devenu fou puisque le visage qui se penche vers lui est celui d’un fantôme mort huit ans plus tôt.

(à suivre)

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Le curé de Nohède : Épisode 4

Liseuse
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