La reine de Perpignan - Épisode 1
Le 02/02/2015 — Toi aussi, ma fille, l’an prochain si tu veux, tu pourras participer.
— Maman, s’il vous plaît, ne vous moquez pas de moi : je ne suis pas assez jolie pour cela.
Mme Villanove s’arrêta brusquement et prit la main gantée de soie de sa fille.
— Parce que tu crois que cette gourgandine d’Elvira Coll qui va rendre sa couronne est plus jolie que toi ?
— Elle était la plus belle l’an dernier et sa robe à dentelles roses était splendide.
— Tu crois que c’est sa robe que les hommes ont admiré ?
— Oh maman… Vous ne devriez pas prêter attention aux racontars. Papa le dit souvent : « On ne doit s’attacher qu’aux faits, rien qu’aux faits ».
— Les faits, tu parles. Les fesses, oui, rien que les fesses. Voilà comment cette gourgandine d’Elvira a été élue. Et tout officier de police qu’il est, ton père n’a pas intérêt à me contredire.
La jeune Aurélie sourit. Sa mère, si prude et guindée, ne sortait de sa réserve que lors d’accès de colère aussi soudains qu’éphémères. Les deux femmes arrivèrent place de la République. La tramontane s’engouffrait dans l’esplanade et elles durent retenir leurs coiffes d’une main ferme. Elles contournèrent les halles pour atteindre le théâtre municipal. Ce soir-là, 6 février 1910, Perpignan célébrait le carnaval et le syndicat d’initiative élisait la nouvelle Reine de la ville.
Dans les coulisses du théâtre, Geneviève de Mulmann s’inquiétait. Pour la dixième fois, elle interrogea Louis Parès, le régisseur :
— Elvira n’est toujours pas arrivée ?
— Non, je ne l’ai pas vue.
— Mais que diable peut-elle faire encore ? En vérité, Louis, il est grand temps que nous changions de reine : j’en ai soupé de celle-ci.
Droite comme un « i », Mme de Mulmann secoua la tête de dépit, agitant ainsi son grand chapeau. L’organisatrice de la cérémonie des Reines n’avait guère goûté les rumeurs qui avaient courues Perpignan après l’élection d’Elvira. Des langues de vipère – mal intentionnées mais pas forcément mal informées – avaient prétendu que la jeune femme avait posé nue pour un sculpteur de Banyuls, un certain Maillol. Elles avançaient même le nom de la statue. La Nuit, une femme assise sur son postérieur généreux et dont la tête baissée reposait sur les genoux. Mais on ne distinguait pas son visage et personne n’avait pu prouver que c’était bien Elvira qui avait servi de modèle. Sinon, elle aurait été déchue de son titre : on ne plaisantait pas avec la réputation des Reines.
— Je ne le l’ai pas vue mais j’ai aperçu son père, précisa le régisseur en caressant ses moustaches érectiles.
— Où ?
— Á la taverne en face.
— J’aurais dû m’en douter ! Allez-donc, s’il-vous-plaît, lui demander où est sa fille. Mais n’en profitez pas pour boire.
— Oh… Mme de Mulmann…
Le régisseur enfila sa redingote et traversa la rue ventée. Un brouillard chaud et épais flottait dans le café Soulier. Après avoir essuyé la buée sur ses bésicles, Parès repéra Francisco Coll avachi au comptoir. Il lui tapa sur l’épaule.
— Où est ta fille ? Mme de Mulmann l’attend.
L’homme marmonna dans sa barbe noire.
— Sais pas.
— Comment ça, tu ne sais pas ?
Les épaules massives du père d’Elvira tressautèrent. Une grosse larme coula sur la peau sèche de ses joues. Le régisseur commanda un verre de banyuls avant de reposer sa question restée sans réponse. Coll se décida enfin à répondre :
— Pas vues. Depuis dix jours. Sa mère et elle. Parties. Disparues.
(à suivre)
La reine de Perpignan : Épisode 1
les prochaines publications :
Épisode publié par :
Épisodes
- Toutes
- Feuilletons (8)
- Chroniques (14)









