Chronique #8 - 1/ La balade des chevaux-vapeur
Le 02/04/2015Dès que les premières vibrations des deux cylindres de fer s’insinuèrent au travers des murs de brique de la grande salle du Kursaal, Camille fut le premier à les percevoir avec certitude. Ses sens les guettaient, ces vibrations, et son cœur les languissait comme un air bien plus joyeux que celui de l’opérette Mireille que l’orchestre donnait en ce soir d’été.
Ses orteils se crispèrent au bout de ses souliers vernis. Son regard vaguement gêné balaya les nuques au-dessus des dossiers tendus de velours pourpre. Dans quelques secondes, la machine de fer et de feu approcherait du temple de l’opérette cettoise et son grondement gonflerait monstrueusement.
Alors, ces mêmes nuques tranquilles qui s’alignaient devant ses yeux commenceraient à s’agiter sous leurs coiffes dans des hochements réprobateurs. Tous les visages se retourneraient vers lui, déclinant une palette d’expressions allant de l’outré bien courtois au franchement scandalisé avec, comme il se devait, de nettes nuances de consternation de bon ton.
C’est que la plupart des personnes réunies ici par l’amour de la musique légère savaient bien qu’il connaissait Camille. Certains d’entre eux n’ignoraient pas qu’ils allaient se fiancer la semaine prochaine. Et parmi ceux-là, un petit nombre avait reçu le matin même le petit faire-part grège imprimé de lettres anglaises en taille douce qui annonçait l’événement.
Pourtant, aucun de tous ceux-là ne parvenait encore à concevoir clairement que le démon à crinière blonde chevauchant l’engin diabolique qui, depuis des semaines, semait la panique dans les rues de la ville à la nuit tombée, puisse vraiment être une femme.
Et encore moins que cette femme-là puisse véritablement être la promise de Camille Garoute, distingué héritier d’une famille éclairée par les feux de la culture, et qui pouvait prétendre, de par sa condition brillante, à un parti autrement plus avantageux qu’une fille de mécanicien agricole dans sa gangue de cambouis.
Quand l’équipage d’enfer déboula devant le Kursaal comme un boulet de canon chevauché par une Érinye, les murs tremblèrent sous les ruades des crampons de fer qui frappaient la terre de la rue. La pétarade du tuyau d’échappement couvrit le grand air du deuxième acte de Mireille et l’orchestre n’eut d’autre choix que d’arrêter de jouer dans la confusion générale.
En réponse au courroux de la salle qui le clouait du regard sur son siège, Camille haussa les épaules avec un geste d’impuissance devant la fatalité. Puis, ouvrant grand les yeux, il leva l’index vers le plafond dégoulinant de moulures baroques, dans l’attente de quelque chose…
La corne de l’engin lâcha alors trois brefs meuglements qui saluaient le jeune homme dont la face s’illumina d’un large sourire. Mais déjà, la poussière retombait devant le Kursaal et le poum poum poum poum furieux s’éloignait à train d’enfer, en direction de la montée du Château d’eau.
Le rituel était respecté. Comme chaque soir depuis une quinzaine, Camille traversait toute la partie de la ville séparant l’atelier de mécanique agricole de son père de la promenade du Château d’eau. Au passage, lorsqu’elle passait devant le majestueux bâtiment aux colonnades de briques rouges, elle taquinait invariablement de trois coups de corne complices son fiancé, abonné des opérettes quotidiennes du Kursaal.
Dans les rues de la ville, dans les travées grouillantes du port, le monde avait ri, au début, lorsqu’elle avait claironné fièrement à qui voulait l’entendre les explications sur son entêtement à escalader la pente raide de la promenade avec son engin de Satan.
Une course de… tracteurs ! Qui pouvait la croire ? Ces machines inquiétantes, tout juste bonnes à voler le travail des journaliers dans les vignes… Les jours où elles n’étaient pas en panne.
Ah oui, on lui avait bien ri au nez, à Camille. Une folie de plus du garçon manqué, pensait-on, une dernière extravagance de cette drôle de jeune femme dont les frasques automobiles alimentaient toutes les jaseries depuis son plus jeune âge.
Mais le meilleur restait à venir. Et les mauvaises langues comme les bons esprits allaient pouvoir encore s’en donner à cœur joie avant qu’il soit longtemps…
(à suivre)
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