Feuilletons d’aujourd’hui

Le curé de Nohèdes - Épisode 8

Par Laurence Schaack Le 25/12/2014

     « J’ai longtemps combattu cette passion cruelle. Je marchais le jour, je marchais la nuit, pour me délivrer de cet intolérable fardeau, mais jamais je n’avais le courage de ne plus voir Alexandrine, ma seule, unique, tendre et douce amie. » Joseph A., curé de Nohèdes condamné aux travaux forcés à perpétuité.

     Avant de lui souhaiter une bonne soirée, la bonne lui rappelle de bien fermer la maison pour la nuit. Elle a vu un vilain bonhomme avec une tête de gitan rôder autour du jardin cet après-midi. Jules l’entend et s’exclame qu’il n’y avait pas de quoi s’effrayer et qu’en l’absence de son père, il saura protéger sa mère. Elle rit et l’envoie se coucher. Quel drôle d’enfant, si sensible et protecteur ! Une fois seule, elle s’allonge sur la méridienne de la véranda et respire le parfum du jasmin d’été. Sa maison est en ordre, silencieuse. La bonne est partie. Amédée a pris le train pour aller voir sa mère malade à Perpignan. Jules dort à l’étage. Le carillon de l’église égrène les quarts d’heure, répétant inlassablement que le passé n’a pas plus de consistance que le jour à venir. Elle est presque endormie quand elle sent une présence face à elle. Elle se dresse, apeurée. Devant ses yeux éblouis, une silhouette brandit une lampe acétylène. Elle pousse un hurlement qui s’arrête aussitôt qu’elle entend l’homme prononcer son prénom. Son cœur se fige. C’est sa voix, elle l’a reconnue. C’est lui. Non, il ne peut pas être là, elle a fait le deuil, tous les deuils possibles sont passés sur son âme. Il est mort là-bas, il y a huit ans, elle l’a lu sur un bout de journal qu’e Amédée avait découpé pour le lui montrer. Rien qu’une ligne car il ne voulait pas qu’elle lise le reste, une page entière qui rappelait le crime du curé de Nohèdes, rien que des infamies. Comme si Amédée lui-même autrefois n’avait pas écrit des infamies. Comme si ce bout de papier déchiré qui annonçait sa mort n’était pas la pire des infamies. Elle avait lu et elle avait vu le corps tant aimé en décomposition. Elle était sortie de table et avait ouvert une bouteille de laudanum dans la salle de bain. Puis elle s’était souvenue de l’enfant qui dormait dans son berceau… Mais il n’est pas mort, il est là, figé autant qu’elle par la surprise. Alors elle murmure son prénom à son tour, Joseph, et elle sent le ruban noir des chagrins enfouis depuis tant d’années desserrer ses nœuds. Elle s’apprête à lui tendre les bras, elle sait déjà qu’elle va oublier l’amour de son mari et son honneur de femme mariée. Peu importe qu’e Amédée l’ait protégée et consolée quand elle était seule au monde, enceinte, labourée de chagrin et de honte, peu importe que le journaliste ambitieux qui pistait la maîtresse du criminel ait sacrifié sa carrière à Perpignan pour l’épouser, peu importe qu’au lieu de la livrer en pâture à ses lecteurs assoiffés, il lui ait offert un toit et un nom pour son enfant… Joseph est là, libre et vivant, il n’est pas mort, il va la prendre dans ses bras, son amour est vivant, le père de son fils, oh Jules ton père… Jules que fais-tu ? L’enfant s’est avancé sans bruit et pointe le fusil de chasse dans le dos du rôdeur. Il tire presque à bout portant. Joseph s’effondre, elle s’écroule avec lui en poussant un hurlement qui fait sangloter l’enfant. Maman, tout va bien ? Il est mort ? Il t’a fait mal ? Elle serre Jules dans ses bras, le serre fort et longtemps pour empêcher son cœur de se fendre à nouveau, puis elle relève la tête, et au milieu de ses larmes, hoquète doucement à l’oreille de son fils : Oui, oui, ne t’inquiète pas, je n’ai pas mal…

FIN

Partagez cet article :
Retour Ecouter

Le curé de Nohède : Épisode 8

Liseuse
Bibliothèque Nationale de FranceDRAC Languedoc-RoussillonLa Région Languedoc Roussillon1077228_mmmLanguedoc-Roussillon livre et lecture
Découvrez votre territoire sous un jour nouveau : que s'est il passé près de chez vous il y a 150 ans ?
Disponible sur Google Play
Disponible sur App Store
Et plus encore
Lire les feuilletons d'aujourd'hui