Feuilletons d’aujourd’hui

La belle dans mon camp - Épisode 1

Par Pascale Ferroul Le 04/05/2015

     J’aurais aimé me passer de la Camargue. J’aurais adoré que cette terre basse et plate ne me fît pas cet effet, avec ses grands oiseaux libres qui rappellent qu’on est cloué au sol et ses petits mas ensommeillés, mal dégrossis, toujours en demande de ravalement. L’humidité s’infiltrait partout, jusqu’à mes pensées qui, depuis le début du conflit, ne dépassaient pas le niveau de la mer.
     J’agissais, je remplissais mon rôle et ça me dispensait de réfléchir. Ma vie n’était devenue qu’une succession de moments minuscules, dérisoires. On aurait dit un riziculteur qui se serait mis à compter ses grains de riz. Parvenu à six mille cinq cent soixante-dix-huit, il aurait eu un doute et dû tout recommencer. C’était ce qui m’arrivait chaque matin. Je me levais, je faisais un brin de toilette et j’avalais le breuvage tonitruant que me préparait la brave Amélie – tonitruant parce qu’aucun autre terme ne pouvait le décrire : il ébranlait le corps comme le tonnerre et donnait envie de crier. Ensuite, j’étais réveillé et je me rendais à pied au dispensaire. Tous les matins, la même routine. Je n’étais plus payé, mais ce n’était pas une raison pour priver de soins les indigents et laisser périr les plus atteints. Voilà ce que je pensais en règle générale, avec de petites exceptions – fugaces comme des sauts d’anguille – où je sentais qu’on jouait sur la corde sensible pour me manipuler.
     Parce que l’argent, le maire savait où le trouver quand il s’agissait de redécorer la salle des fêtes afin d’accueillir le nouveau préfet. Des moulures et un lustre en cristal dans un bâtiment qui, après le discours inaugural, résonnerait surtout des flonflons du 14 juillet ou verrait la remise des prix, par ordre décroissant, d’écoliers de plus en plus déçus, était-ce bien utile, vraiment ?
     Tout cela pour dire qu’à l’aube, lorsque la jeune fille secoua la cloche de la grille, il fallait que mon existence changeât, et vite. J’étais prêt, mille fois prêt. Pourtant je ne crus pas ce que la belle me racontait et je refusai ce qu’elle implorait. Elle portait ce gamin au visage d’adulte, René il s’appelait. Il avait cinq ans mais, si vous aviez découvert cette tête sans le corps au pied de la guillotine, vous auriez parié qu’il avait déjà vécu plusieurs vies.
     Comme je l’ai indiqué, je me montrai intraitable. Pour qui cette inconnue me prenait-elle ? Pour qui nous prenait-elle, tous ?
     Naturellement, l’Histoire lui a donné raison. Souvent, j’imagine ce qu’aurait été mon existence si je l’avais écoutée, si j’avais accepté. Couché sous mon édredon en boutis, je me prends à rêver.
Flora redirait, avec son accent adorable : Voulez-vous m’épouser ?
     Et je ne paniquerais pas. Je ne resterais pas à cheval sur mes principes – petits chevaux camarguais pour grands principes inadaptés à ces temps de guerre, à tant de barbarie. Je lui répondrais, après avoir pris une longue inspiration, comme avant de me lancer dans une opération compliquée. Et cette réponse ferait de moi un homme meilleur.

(à suivre)

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La belle dans mon camp : Épisode 1

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