La belle dans mon camp - Épisode 2
Le 07/05/2015 Elle souhaitait me voir adopter son petit frère. Elle avait commencé son plaidoyer par cette surprenante requête. Et c’est seulement devant le bol de chocolat préparé par Amélie qu’elle haussa les sourcils, sorte d’élan du visage révélant qu’elle attachait beaucoup d’importance à ce qu’elle allait encore me proposer.
― Voulez-vous m’épouser ?
La demande était déroutante, à six heures du matin. Elle était déroutante tout court. La jeune fille était ravissante, j’avais quarante-cinq ans et laissé une partie de mon menton au Chemin des Dames. J’y avais aussi laissé une oreille, source intarissable de plaisanteries au pays de la tauromachie. Mais c’est vrai que je ne souffrais pas de la concurrence : les jeunes Gardois réfractaires au STO, le service du travail obligatoire, avaient rejoint la Résistance fin 1942.
Je remarquai alors ses guenilles. Était-ce la pauvreté qui poussait la demoiselle à cette extrémité ? J’étais prêt à tout comprendre mais il fallait m’expliquer.
― Quel âge as-tu ?
Elle se tut, comme si j’avais posé une question piège.
― Où se trouve ta famille ?
Elle me dévisagea, avec l’air de penser que je me moquais d’elle. Que je faisais semblant de ne pas la reconnaître.
― Je t’ai déjà soignée ? Tu devais être beaucoup plus petite, alors.
Elle se leva en repoussant sa chaise, indignée. À croire qu’elle était une star locale, qu’elle faisait la une du Méridional et que j’étais le seul à l’ignorer.
― Écoute, petite, je vais te ramener chez toi. Tes parents doivent s’inquiéter.
Pendant tout ce temps, le gosse n’avait pas dit mot. Chétif, il se faisait presque oublier. Il était pourtant mignon. Mais s’émerveille-t-on devant un enfant quand sa mère n’est pas à ses côtés ?
Sa sœur se démonta – pas comme quelqu’un qui perd ses moyens mais comme une mer démontée.
― Je viens du camp. Vous nous avez tous examinés quand on est arrivés. Vous vous appelez Charles Monnier.
Le camp de Sylvéréal ? Cette fille était donc une nomade assignée à résidence… Internée à l’initiative du gouvernement de Vichy, comme tous les Tsiganes dans son cas en zone libre. L’ordonnance, édictée par les Allemands en 1940 et qui imposait leur internement, ne concernait que la zone occupée. C’est pourquoi je m’étais étonné quand, il y a quatre ans, le préfet avait pris cet arrêté : tous les nomades devaient se présenter dans les brigades de gendarmerie ou les commissariats de police pour être dirigés vers Sylvéréal, sous peine d’emprisonnement. Un mois plus tard, on m’appelait pour un examen de trois familles, représentant une bonne vingtaine de personnes. J’avais veillé à ce que les plus petits soient logés et ne dorment pas à la belle étoile, et que les infirmes soient hospitalisés. Le terrain avait été mis à disposition de la préfecture par l’ancienne compagnie du Canal de Beaucaire et je n’y aurais pas fait paître des veaux.
― Je me suis échappée. On va nous évacuer et j’ai peur.
Cet accent… Elle devait venir de Catalogne.
(à suivre)
La belle dans mon camp : Episode 2
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