Le curé de Nohèdes - Épisode 2
Le 04/12/2014« C’était au début du mois de juin 1881, je ne dormais pas bien, mon mari venait de mourir. Au milieu de la nuit, j’ai entendu du bruit chez ma voisine, la nouvelle institutrice, et par la fenêtre, j’ai vu un homme dans sa chambre. J’ai pensé que c’était le curé de Nohèdes, car tout le monde savait qu’elle avait été mutée chez nous à cause de ce qu’ils fricotaient tous les deux. Alors j’ai prévenu le maire… » Marie B. de Taurinya, témoin à charge.
Il se fait embaucher à la mine dès l’aube du lendemain, sans difficultés car même si la fête de sainte Barbe a été si criminellement sabotée, personne n’a été tué, rien n’a empêché le vin de couler, et les mineurs de s’enivrer jusqu’à tomber de sorte que le contremaître manque de bras, et passant outre la méfiance qu’il éprouve pour les gabatx, lui confie le transbordement du minerai qui arrive de la montagne sur le dos des traginers trop vieux ou trop faibles pour arracher le fer à la roche, aidés par quelques femmes, des veuves à qui la mine a pris un mari et donné un travail en échange (nous partageons votre peine, madame, nous ne vous oublions pas et voici deux sous pour soixante kilos sur votre dos, aller-retour, autant de fois que vous le pourrez de l’aube au soir, ne remerciez pas madame), des veuves comme celle qu’il guette et qui doit mourir aujourd’hui, la voici qui arrive à présent, pliée sous sa hotte chargée à ras bord, Marie B., soixante ans bien sonnés, douze ans qu’elle charge et décharge, depuis que son mari est mort dans une galerie, un vrai drame qui avait ému l’institutrice du village, oh Alexandrine la bien-aimée au cœur tendre, elle avait nourri et soigné les enfants tant la veuve B. était accablée, et il se souvient d’une nuit d’été, leur dernière nuit dans la chambre d’Alexandrine, fenêtres ouvertes sur la brise parfumée, il avait ri et embrassé son sein nu quand elle lui avait dit qu’elle haïssait à présent l’été qui fait les nuits si courtes, et l’obligeait à partir sur l’instant s’il voulait être arrivé à Nohèdes au lever du jour faute de quoi on le verrait et ils seraient encore une fois dénoncés, elle devrait renoncer pour toujours à être institutrice sans parler de lui, que lui arriverait-il à lui, si on apprenait là-bas à l’archevêché de Perpignan que l’abbé de Nohèdes rendait visite la nuit à l’institutrice de Taurinya, et lui, le malheureux aveuglé par l’immensité de son amour, il avait souri, l’avait fait taire d’un baiser, et il ne s’était rhabillé que parce qu’elle l’avait poussé du lit en riant trop fort sans doute car, lorsqu’il s’était levé pour enfiler sa chemise, torse nu devant la fenêtre, il avait croisé dans l’encadrement de la maison d’en face, sous la lumière blanche et dure de la lune, le regard de Marie B., et il avait frémi, traversé par l’intuition qu’elle allait les dénoncer, mauvaise pensée qu’il avait chassée car il croyait encore que la bonté appelle la bonté, mais douze ans plus tard, le souvenir du témoignage de la veuve B. au tribunal lui mord le cœur et d’une main ferme, il pique de son poignard un bœuf qui s’affole, secoue le joug et agite frénétiquement la charrette dont la gueule se penche, se renverse et vomit trois tonnes de minerai qui ensevelissent le maigre corps de Marie B.
(à suivre)
Le curé de Nohède : Épisode 2
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