Une éternité de papier - Épisode 6
Le 20/08/2015On perd ensuite la trace du jeune Jean-Baptiste pendant dix ans. Il réapparaît en partant en guerre contre le Traittez de l’Harmonie et Constitution Générale du Vray Sel […] suivant le troisiesme Principe du Cosmopolite de Nuysement. Un compte-rendu d’une rare violence dirigé contre cet ouvrage est signé dans un numéro du Mercure de France d’un mystérieux J.-B. F.-d’O***. Dans ces échanges de courriers, il cache toujours son identité pour éviter d’être inquiété par, écrit-il, « les chymistes et autres souffleurs de charbon [qu’il] a bien connu et qui n’en sçavoient pas plus qu’un infans de treize ans quand bien même ils passoient dans leurs escripts pour des Grands Profès de l’Aegypt ». Il redoute, ajoute-t-il, « leur Inquisition à eux, qui est plustôt Infernale et contrefaist la Sainte nôtre, avec leurs fers de torture, leur pinces à chair et les démons qu’iceux se sont liézs en vüe de leurs détestables œuvres de géhenne. » Jean-Baptiste redoute-t-il toujours d’être poursuivi par Irénée Philalèthe ? Toujours est-il qu’il continue à pourfendre les faux ésotéristes. C’est ainsi qu’il va aider Mersenne à rédiger son Quaestiones celeberrimae in Genesim dans lequel le théologien part en guerre contre la kabbale chrétienne de Pic de la Mirandole, la magie d’Henri Corneille Agrippa et le rosicrucianisme de Robert Fludd. Or, dans la riposte de Fludd à Mersenne (Sophia cum moria certamen), il le met en garde contre le Grand Maître de l’Aigle Noir Rose-Croix (Gran’ Master of ye Rose+Cross Black Eagle). Qui est ce Grand Maître ? Un épouvantail qu’agite Fludd pour l’obliger au silence ? Le chef d’un ordre secret garantissant la sécurité aux initiés ? S’agit-il du tribunal que redoutait tant Jean-Baptiste dans ses premières lettres au père Mersenne ? Dans la dernière lettre qu’il adresse à Mersenne, au style confus, Fabre d’Olivet affirme que des affaires pressantes l’obligent à quitter Paris au plus vite. Mersenne demande à le saluer une dernière fois. Il refuse. Mersenne insiste et Fabre d’Olivet le reçoit alité, considérablement amaigri, jetant des regards inquiets à travers les volets. Jean-Baptiste essaie de rassurer son ami avec des formules vagues et ils prennent congé l’un de l’autre bien trop vite au goût de Mersenne. Il fait donc mander son valet et s’enquiert auprès de lui de la maladie de son maître. L’homme s’affole et dans un murmure, parle d’un Aigle noir qui tourmente son maître chaque nuit avant de porter ses mains à sa bouche comme s’il avait proféré un terrible blasphème et s’enfuit dans la rue. Le lendemain, quand Mersenne repasse, l’hôtel est vide de toute présence humaine. Jean-Baptiste a quitté sa demeure en y laissant tous ses biens, ses meubles et ses livres. Une écuelle de pot-au-feu achève même de refroidir sur un coin de l’âtre. Mersenne retrouvera le valet pendu à la plus haute poutre de la grange.
(à suivre)
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