Feuilletons d’aujourd’hui

Le curé de Nohèdes - Épisode 6

Par Laurence Schaack Le 18/12/2014

     « Le 20 juin 1881, je me rendais à Perpignan pour affaires et arrivé en gare, j’ai vu Mademoiselle V. et le curé de Nohèdes en habit civil, qui se donnaient le bras de manière fort galante. Intrigué je les ai suivis jusqu’à l’hôtel du Cercle des Officiers où ils avaient réservé une seule chambre. Je les ai surpris dans le train du lendemain matin, au niveau de Vinça alors que l’abbé A. se rendait aux toilettes pour enfiler sa soutane. » Docteur M. de Prades, témoin à charge.

     Il se pose dans le train qui le mène à Carcassonne, il se laisse conduire d’un lieu à un autre, se laisse bercer par les cahots, les yeux clos, l’esprit et les sens au repos car il sait que personne encore n’a pu faire le lien entre ses crimes, des crimes sans mobile, accomplis par un fantôme, il peut donc s’abandonner et se laisser aller aux souvenirs heureux qui jaillissent comme des étincelles depuis qu’il est revenu hanter les contreforts du Canigou, souvenir d’une escapade à Perpignan dans le tourbillon des visages inconnus et le ravissement de pouvoir marcher dans la rue en se serrant l’un contre l’autre, se donner la main sans avoir peur d’être vus, se jurer un amour éternel pendant une nuit entière après laquelle ils avaient pu se réveiller ensemble si heureux et comblés qu’ils avaient réussi à se convaincre que la révocation d’Alexandrine suite à une dénonciation venue de Taurinya était en fait une bénédiction qui les précipitait vers leur avenir, car si Alexandrine avait perdu son honneur et son métier, il pouvait bien, lui, jeter sa soutane, renoncer à ses vœux, s’enfuir avec elle et l’épouser devant Dieu qui leur pardonnerait puisque Sa volonté les avait destinés l’un à l’autre et Sa miséricorde les protégerait, ils mèneraient une vie d’amour pur, Alexandrine ferait de la couture et il donnerait des cours de musique, ils auraient peu d’argent mais fonderaient une famille aimante et heureuse, encore quelques semaines le temps de trouver un peu d’argent, et ils étaient remontés épuisés dans le train à Perpignan, à la fois tristes de se quitter si vite et remplis de leur avenir, tous les deux seuls dans le wagon, la tête d’Alexandrine posée sur son épaule jusqu’au moment, juste avant la gare de Vinça, où se levant pour enfiler sur ses vêtements civils la soutane qu’il avait ôtée par souci de discrétion, il avait croisé le docteur M. de Prades, dont la pose insolente et le sourire arrogant laissaient clairement entendre qu’il était là depuis un moment, debout derrière la porte du wagon à les épier à travers la vitre, trop heureux de la bonne fortune qui plaçait sous ses yeux le curé de Nohèdes en si fâcheuse posture, le jeune prêtre beau comme un pâtre de l’Arcadie qui avait appelé à ne pas voter pour lui lors des dernières élections, le train s’arrête en gare de Salses, là où il est né, les souvenirs s’estompent et le quittent de telle sorte qu’il s’endort tranquillement dans le train de Carcassonne, en songeant que même s’il était écrit qu’il ne tuerait pas Mariette T., la Providence a bien voulu lui laisser le docteur M. de Prades qui gît maintenant, un poignard dans le cœur, tachant de son sang le velours grenat du compartiment première classe désert d’un autre train, ironie du destin, celui qui fait Villefranche-Perpignan.

(à suivre)

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Le curé de Nohède : Épisode 6

Liseuse
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