La reine de Perpignan - Épisode 3
Le 09/02/2015 Le lendemain, un vendredi, le commissaire Jean Villanove arriva à la préfecture de bonne heure et de fort méchante humeur. N’ayant pu mettre la main la veille sur Francisco Coll, il avait été contraint de retourner au théâtre où, malgré l’enthousiasme qui régnait dans la salle, il n’était pas parvenu à se distraire de ce qu’il considérait déjà comme une nouvelle enquête. Il n’avait pas été sans remarquer toutefois l’inquiétante lueur d’envie qui avait brillé dans la prunelle de sa fille Aurélie lorsque Geneviève de Mulmann avait posé la couronne sur la chevelure soyeuse de la nouvelle Reine de Perpignan.
Après avoir bu un café tiède servi par son secrétaire, le commissaire enfila son manteau et se rendit de nouveau rue Cabrit au domicile des Coll. Il frappa deux coups secs sur la porte. Personne ne répondit mais l’huis s’entrouvrit légèrement. Il le poussa et descendit une volée de marche vers une cuisine basse de plafond. Les restes d’un repas pourrissaient sur une table et des assiettes sales gisaient dans un évier de pierre. Il y en avait même une sur le carrelage, il buta dessus ; celle-ci semblait propre.
Une petite porte ouverte donnait sur un escalier de bois. Le commissaire appela mais ne reçut aucune réponse. Il gravit précautionneusement l’escalier. Á l’étage, il inspecta les deux chambres et la pièce d’eau. Dans celle-ci, il découvrit sur une étagère un univers capiteux de baumes, de potions et autres produits de beauté. Royal Windsor – régénérateur de cheveux, Crème Perrot – embellissement immédiat, Jouvence de l’Abbé Souris contre le retour d’âge, il y en avait pour une petite fortune. La solde d’adjudant-chef Coll devait y passer toute entière chaque semaine.
En redescendant l’escalier, il remarqua une tâche brune sur une marche. Il s’accroupit pour mieux l’examiner. On aurait dit du sang.
Il quitta le domicile des Coll et frappa à la maison voisine. Une vieille femme au visage fripé et à la bouche édentée entrouvrit prudemment sa porte. Le commissaire se présenta et demanda après Francisco Coll.
— S’il a bu, il cuve à la caserne, répliqua sèchement la vieille.
— Il boit souvent ?
— Ça lui arrive plus souvent qu’à son tour, oui ! Ce cul bas ne vaut pas plus qu’un pet d’âne mort.
Villanove grimaça. Il n’avait jamais entendu ces expressions mais le sens général ne lui échappait pas : la vieille n’appréciait guère son militaire de voisin.
— Sa femme et sa fille ne sont pas là ?
— Non.
— Vous savez où elles sont ?
— Á ce qu’il paraît, chez une tante à Elne. Éponine, elle est née là-bas.
— Comment cela « à ce qu’il paraît » ?
— Francisco le dit ; moi, j’en sais rien !, ajouta-telle avant de refermer prestement son volet.
Tous les officiers en poste à Perpignan possédaient une chambre à la caserne Saint-Martin, même ceux qui jouissaient également d’un logement en ville. Le commissaire franchit la Basse par le pont Saint-François et emprunta la rue Foch pour atteindre la caserne. Dans la grande cour trapézoïdale régnait une agitation inhabituelle. Il suffit à Villanove de lever les yeux pour en connaître l’origine. Accroché par une corde à un balcon du deuxième étage, le corps d’un soldat se balançait macabrement au-dessus des têtes affolées. L’homme avait revêtu son uniforme des grands jours et le soleil d’hiver faisait briller ses médailles sur sa poitrine immobile. Un foulard noir couvrait le visage du pendu.
Villanove eut un sombre pressentiment.
(à suivre)
La reine de Perpignan : Épisode 3
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