Feuilletons d’aujourd’hui

La reine de Perpignan - Épisode 4

Par Philippe Georget Le 12/02/2015

     Guidée par un sergent originaire de Baho, une vingtaine de soldats improvisa un castell pour atteindre le corps suspendu. Ils le remontèrent jusqu’au deuxième étage où un autre militaire le décrocha. Le médecin du régiment écouta la poitrine du pendu durant quelques secondes mais son diagnostic se limita à un signe de tête négatif. Villanove, qui avait reconnu la silhouette massive, n’avait guère de doute sur l’identité de la victime. Il tira le foulard et découvrit le visage de l’adjudant-chef Francisco Coll.
     Dans la chambre du militaire, le commissaire trouva une lettre posée en évidence sur le lit. Avec des mots maladroits, une syntaxe approximative et une orthographe aléatoire, Coll exprimait sa douleur depuis le départ de sa femme et de sa fille. Il formulait également l’angoisse d’être jugé responsable de cette disparition. Son billet se terminait par cette phrase : « Je suis à bout de force ».
     Le commissaire commença par interroger les compagnons d’arme de Francisco Coll et tous déclarèrent à peu près la même chose : l’adjudant-chef avait commencé à boire une dizaine de jours auparavant et malgré les conseils puis les menaces de ses supérieurs, il n’avait pas dessaoulé depuis. D’abord, il avait déclaré que sa femme et sa fille étaient parties chez une tante à Elne mais la rumeur avait très vite circulé qu’elles avaient quitté le domicile familial. Le lieutenant Dupré, supérieur direct de Coll, apprit aux policiers qu’il l’avait questionné lui-même à ce sujet trois jours auparavant.
     — Á moi, il a dit qu’elles avaient disparues et qu’il était très inquiet. Je lui ai donc conseillé d’aller le signaler à la police mais il s’est contenté de hausser les épaules. Je m’étais promis de lui en reparler ce matin. Je n’en ai pas eu le temps malheureusement…
     Le commissaire Villanove fut rejoint par son adjoint devant le domicile des Coll. Originaire de Lille, l’inspecteur Leclercq était un grand type flegmatique et dégingandé. Ensemble, ils inspectèrent la maison mais ne remarquèrent rien d’anormal, à l’exception d’étranges taches brunes semblables à celles que le commissaire avait déjà repérées dans l’escalier. Il y en avait également dans la chambre des époux Coll et dans la cuisine jusqu’à la porte d’entrée.
     — C’est comme qui dirait qu’on aurait transporté un corps depuis l’étage jusqu’à la rue, nota Leclercq. Un corps qui aurait saigné.
     Dans l’arrière-cuisine, sur un établi garni d’outils de menuiserie, ils découvrirent un marteau taché. Leclercq pencha son grand nez dessus et inspira.
     — Pas de doute, c’est du sang, patron. On dirait même qu’il y a des bouts d’os.
     Les policiers procédèrent ensuite à une enquête de voisinage. Ils s’entretinrent avec une dizaine de personnes dont la veuve Marty, la vieille édentée que le commissaire avait rencontrée le matin même. Les témoignages des voisins furent unanimes : Francisco Coll se montrait violent et jaloux, autant de son épouse que de sa fille, deux femmes jolies et frivoles à qui l’élection d’Elvira comme Reine de Perpignan avait tourné la tête.
     — Elles passaient leurs journées à se poudrer et à se pomponner, affirma un homme occupant la maison en face de celle des Coll. Francisco, il payait, mais si vous voulez mon avis, il n’était pas le seul à en profiter.
En fin d’après-midi, le préfet, dans son bureau, tira les conclusions de cette première journée d’enquête :
     — Nous avons là tous les éléments d’un drame passionnel : la jalousie de Coll l’aura poussé un soir d’ivresse à tuer sa fille et sa femme à… à coups de marteau. Mais il n’a pas pu supporter cet acte et, bourrelé de remords, aura mis fin à ses jours. Il ne vous reste plus, messieurs, qu’à trouver les corps de ces deux malheureuses.
     Jean Villanove grogna mais n’ajouta rien.

(à suivre)

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La reine de Perpignan : Épisode 4

Liseuse
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