Feuilletons d’aujourd’hui

Rêve apache - Épisode 8

Par Claude Ecken Le 26/03/2015

     — Saint-Amans les intimide rien qu’en élevant la voix, constatait Preget. C’est le plus dangereux.
L’intéressé méprisait un tel avis. Sa sauvagerie n’était que la légitime ivresse de l’homme menacé dans son identité. Il ne se pliait qu’aux lois naturelles, où chaque chose était à sa place, où le fort l’emportait sur le faible.
Ses vêtements saisis pour examen, il tournait en sabots et costume de la maison d’arrêt comme un fauve en cage. Il grimpait aux murs avec une agilité animale, parvenait à graver son nom à des hauteurs impossibles.
Plus calme, l’insoumis expliquait que rien ne le contraindrait. Il communiquait avec ses complices en frappant du sabot contre les murs. La nuit, il poussait des cris que seuls décodaient les apaches, au point qu’on déploya une police alentour pour l’empêcher de recevoir des nouvelles.
Un gardien-chef au regard acéré le vit même avec un papier replié entre deux doigts. Il voulut s’en emparer. Aussitôt, Saint-Amans l’enfourna dans sa bouche. Au cours de la lutte, le gardien le saisit à la gorge et le fit cracher. Dans les poches, d’autres messages attendaient, ce qui laissait perplexes les autorités sur la façon dont le détenu s’était procuré papier et crayon.
Que disaient-ils ? Que ses complices déjà inculpés ne gagnaient rien à l’accuser et devaient l’innocenter. Dans le billet recraché, il jurait en outre qu’une fois dehors il les vengerait de la fille Biphos qui les avait trahis et poussés au crime.
Cette conviction s’était singulièrement renforcée la veille, au cours d’une nuit épouvantable où les esprits avaient dansé dans les flocons.
La tempête s’était abattue le 23 janvier au soir et avait sévi jusqu’au dimanche midi. Quarante centimètres de neige avaient ouaté le paysage, rendant plus médisant le vent mugissant dans les couloirs. Le froid blafard rappelait celui des eaux noires du canal. Grelottant, Saint-Amans revoyait le visage figé du Négro exhaler un dernier souffle, la vapeur fantomatique ourler ses volutes dans les poumons puis denteler ses pensées d’âcres souvenirs. Les yeux perçants de Renée évaluant les mérites de Jules et du Négro. Gascou séduit par un fusil pourtant inutile aux larcins. Le froid léchant les murs dessinait des scènes auxquelles il n’avait pas assisté.
Au lendemain, la ville pansait ses plaies. Les routes étaient impraticables. La tempête avait détruit télégraphe et téléphone, mais Saint-Amans entendait encore une voix d’outre-tombe riant aux éclats.

     — Lâche, vache, traître !
     Les insultes pleuvaient à chaque sortie de Vedel chez le juge d’instruction. Certains trajets, comme celui de la confrontation avec Saint-Amans, se faisaient en voiture. Ce jour-là, deux mille personnes envahirent la cour intérieure et les marches de la sous-préfecture, de sorte qu’il fallut procéder à son évacuation.
Cros, qui le premier jour avait demandé du tabac à la foule, redoutait à présent sa colère. Peu rancunier, Saint-Amans en offrait à Vedel.
     Les détails des forfaits et larcins se précisaient au fil des interrogatoires. Seul Lautard tenait sa langue. Aussi Préget eut-il recours à un stratagème.
— Vous vous taisez ! Mais voyez en quelle estime vous tiennent vos camarades !
Il lui présenta le billet de Cros arrangé par ses soins. Lautard ânonna :
Si je disparais ou si l’on me tue, ce sont Lautard, Saint-Amans et Vedel qui auront fait le coup… Les fumiers ! Puisque c’est comme ça, oui, je vais tout vous dire !
Et tout fut dit.
La fille Biphos fut écrouée pour la part prise dans les vols et le recel. Saint-Amans, qui niait avant d’apprendre les accusations des autres, précisa le rôle de chacun, sans occulter le sien. On vit du cynisme là où il n’y avait qu’une brutale, mais honnête, revendication de ses actes. Mentir reviendrait à reconnaître cette société comme légitime.
Or la presse relatait des fraudes, des torts faits au travailleur, des malversations électorales et des affaires de mœurs chez les riches… Eux, professaient des lois égalitaires mais ne les respectaient pas. Eux, disaient au faible son devoir, mais oubliaient ses droits. Eux, exigeaient d’autrui la soumission aux vertus publiques, mais eux, mentaient, trichaient, dissimulaient, mesquins resquilleurs qui n’avaient pas le courage de leurs actes. Ils, eux, tous, avec leur argent et leurs lois, qui ne concédaient une miette que lorsqu’elle leur échappait.

     Les Apaches avaient recommandé de s’écarter des coyotes. Transféré à Montpellier avec la bande, Saint-Amans sentit le mal s’insinuer.
Le printemps n’arrangea rien.
Le mercredi 4 août s’ouvrit le procès dans une chaleur étouffante mais un ravissement pour les yeux, les femmes venues en nombre rivalisant de toilettes colorées. Biphos, bien mise avec corsage et chapeau de paille fleuri siégeait parmi les témoins. Huit accusés comparaissaient, en comptant Maure et Margé pour recel.
Affaibli, le front moite, Saint-Amans eut droit à un fauteuil. Selon le médecin de la prison, le mal insidieux n’était pas la phtisie mais la valait bien : il ne survivrait pas quand il connaîtrait le régime des condamnés.
L’apache répondit assis, d’une voix inaudible. Il lui semblait qu’un autre racontait. Son témoignage sans fard débité avec calme frappa à tel point que le président lui demanda s’il en réalisait la gravité. Lui, jamais soumis, s’en moquait.      Le médecin légiste le confirma pourtant. Sur les douze coups portés, trois étaient mortels, mais Gascou était mort d’asphyxie, car jeté vivant à l’eau.
Biphos nia tout en bloc. Même sa liaison avec Gascou n’aurait duré que quatre jours. Saint-Amans retrouva quelque vigueur pour contester ses dires. La bande aussi, bien que Renée, déjà jugée, ne pouvait l’être à nouveau. Le témoin suivant, le sous-brigadier Carrau, attesta que jamais Gascou n’avait parlé : il avait seulement annoncé son prochain départ pour l’armée. Pradal, ajouta-t-il, avait été arrêté par hasard. Saint-Amans défaillit, s’épongea avec l’eau du gobelet posé à ses pieds.
Le coyote qui l’avait infecté n’était pas Gascou, mais la Biphos. Elle les avait tous contaminés.
Au troisième jour du procès, alors qu’on prononçait l’acquittement pour Maure et Margé, six ans de réclusion pour Lautard, quinze de travaux forcés pour Turc et Pradal, vingt à Vedel et Cros et la perpétuité pour lui, Saint-Amans la regarda sortir du prétoire tête haute, prête à poser pour les photographes. Mais lui, l’étoile apache palpitante et rouge à son front livide, avait eu l’occasion de dire à sa dernière déclaration qu’il regrettait la mort d’un innocent. Sa vérité. Il avait alors senti un frisson voiler sa gorge, et son autre voix exhaler dans un souffle un son qui ressemblait à merci.

FIN

ecken8_interrogatoiresaintamans

Consulter le journal

ecken8_interrogatoirevedel1

Consulter le journal

ecken8_interrogatoirevedel2

Extrait 2

ecken8_interrogatoirevedel3

Extrait 3

ecken8_musichall

Consulter le journal

Partagez cet article :
Retour Liseuse
Bibliothèque Nationale de FranceDRAC Languedoc-RoussillonLa Région Languedoc Roussillon1077228_mmmLanguedoc-Roussillon livre et lecture
Découvrez votre territoire sous un jour nouveau : que s'est il passé près de chez vous il y a 150 ans ?
Disponible sur Google Play
Disponible sur App Store
Et plus encore
Lire les feuilletons d'aujourd'hui