La belle dans mon camp - Épisode 4
Le 14/05/2015 Flora m’avait convaincu de la suivre. Il fallait que je parle à son père, une question de vie ou de mort. Les jeunes gens raffolent de ces formules excessives…
Au petit matin, le camp était encore dans la brume mais, étrangement, on aurait dit que la brume venait d’eux, les nomades. Ils semblaient en train de se dissoudre. J’avançais en levant exagérément les pieds, comme si je craignais de m’enliser. Mes yeux furetaient mais n’étaient capables d’assimiler qu’un détail à la fois, comme si j’étais un voleur éclairant un décor par petites touches avec sa torche : ici un tapis récupéré, là les restes d’un feu de bois. Des chiens étiques erraient dans l’herbe gelée. La seule fois où j’avais vu des hommes survivre dans des conditions aussi misérables, c’était en 1942, quand j’avais mis les pieds dans les cabanes de fortune des Indochinois transférés en Camargue, avec la mission quasi-bénévole d’y développer la riziculture.
La situation des nomades s’était bien dégradée depuis leur assignation à résidence. En ce début d’avril 1944, les familles vivaient dans un dénuement total. Elles n’avaient rien à manger, rien pour s’abriter – et ce rien était de plus en plus spectaculaire. Pourtant, personne pour s’en émouvoir. Un mois plus tôt, quinze hommes pris en otages par les Waffen SS lors d’une vaste opération de ratissage dans le maquis Aigoual-Cévennes avaient été pendus à des branches de platanes, à Nîmes. L’actualité, c’était ça. La vie à l’extérieur était si violente que les privations des internés n’intéressaient pas grand monde.
Certains, malgré tout, avaient su tendre la main. Je sais que la société Coignard-Bret a adressé un courrier à la gendarmerie pour certifier qu’elle employait Adrien Schartz en qualité de “tamiseur de balayures”, car posséder un emploi fixe pouvait sauver les nomades de l’internement. Et mon ami Raymond, négociant en peaux, avait demandé à ce qu’on rendît sa liberté à Jean-Baptiste Fourman, car il était tout disposé à reprendre à son service cet excellent travailleur et bon père de famille.
À mon tour de montrer ce dont j’étais capable. Flora me guida jusqu’à son père, silhouette amère et désœuvrée. Un grand rémouleur ? Il visait à distance (et atteignait sans peine) le tronc d’un saule avec ce qui ressemblait à un scalpel. Je me dis qu’il avait appris l’art du couteau en prison ce qui, pour un Gitan, devait être l’équivalent de la mise en bouteille au domaine pour le vigneron (la peur m’a toujours fait dire n’importe quoi). Je fixai l’eau stagnante, au bout du terrain. Canaliser ses émotions près d’un canal… L’homme se tourna vers moi. Il me parut petit et triste – plus triste que petit. Ce qu’il allait déclarer risquait de ne pas coïncider tout à fait avec ce que je pouvais entendre.
(à suivre)
La belle dans mon camp : Épisode 4
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