Feuilletons d’aujourd’hui

Chronique #11 - 1/ Cellule Camille

Par Daniel Hernandez Le 13/04/2015

Automne 1907. Après une dure journée de vendanges, les travailleurs récupéraient dans le gourbi qui leur servait de logement : un hangar sommairement aménagé, une couche de paille en guise de litière et des toiles tendues pour séparer hommes, femmes et enfants dans une promiscuité de chaque instant. Dans un recoin, Camille Lafargue, un gavach, s’entretenait en aparté avec Andreù Mortès, un Catalan, grand et sec, engagé comme lui dans une campagne à proximité de Béziers. Depuis plusieurs années, ils se croisaient régulièrement d’emploi précaire en emploi précaire. Pour gagner de quoi subsister, Andreù louait ses bras au gré des travaux saisonniers et des chantiers. Camille, lui, arpentait le pays avec d’autres motivations. Militant anarchiste, en toute occasion, il se mêlait aux gens du peuple pour leur ouvrir les yeux sur les lois qui favorisent les riches et réduisent les pauvres au servage. Après de longues discussions, il avait acquis le Catalan à ses idées et avait entière confiance en lui. Ce soir, sa décision était prise, là, dans l’obscurité, il allait se confier à lui.
— Andreù, le jour est venu de te parler. Tu connais mes opinions sur les injustices de cette société. Ce que tu ne sais pas, que tu as peut-être deviné, c’est que je lutte. Je m’oppose activement à cet État qui opprime les ouvriers et embrigade les jeunes dans des guerres inutiles. Je suis le bras d’une société secrète qui combat dans l’ombre. En 1893, après les attentats de Ravachol et suite aux lois scélérates interdisant les presses libertaires, une poignée de camarades ont compris que la censure des journaux du peuple conduirait à la manipulation des masses. Qui détiendrait l’information, détiendrait le pouvoir ! En réaction, ils ont créé la Cellule Camille. Leur but était de défrayer régulièrement la chronique. Réaliser des faits d’armes qui, rapportés par les journaux, marqueraient les mémoires et rappelleraient au pouvoir leur vigilance.
Pour s’assurer qu’Andreù suivait bien son développement, Camille marqua une pause. Le Catalan hocha la tête en signe d’entendement. L’anarchiste poursuivit :
— Camille Lafargue est un nom d’emprunt. Chaque militant chargé de réaliser un fait d’armes porte le prénom de Camille. Un signe de reconnaissance et de continuité.
— Que tu prépares une action spectaculaire dans cette campagne perdue ? s’étonna Andreù, circonspect.
— Non. Mon fait d’armes, je l’ai déjà réalisé et je ne peux t’en parler. Je ne me risque plus sur le terrain afin que les brigades du Tigre ne me repèrent pas. Je cherche à recruter un homme sûr pour notre cause. Veux-tu te rallier à nous ?
Depuis longtemps, Andreù désirait lutter, se révolter contre les bourgeois usuriers et les politiciens véreux. Toutefois, il doutait d’être à la hauteur et l’exprima :
— Camille, je partage tes convictions mais je n’ai pas ta culture. En quoi pourrais-je être utile à vos idées ? Je suis un ignorant.
— Détrompe-toi. Tu as toutes les qualités requises. Le sang issu de la misère et de l’injustice coule dans tes veines. Tu es intelligent et courageux. Nous avons pour toi un terrain d’action à ta mesure. Dans les Pyrénées, en Conflent et en Cerdagne, la construction d’une ligne de chemin de fer bat son plein. Des entreprises recherchent des travailleurs. Tu te feras embaucher et tu trouveras les moyens d’agir, d’accomplir un fait d’armes pour la Cellule Camille.
— Cette région, je la connais. Le climat y est rude, les routes escarpées. L’hiver, les hauts plateaux sont souvent isolés ; les diligences et les tartanes les desservent irrégulièrement. Ce train est une bénédiction pour tous leurs habitants. Pourquoi en contrarier le projet ?
— Ta conscience t’honore. Rassure-toi, nous ne voulons pas le faire avorter, seulement nous en servir pour montrer au pouvoir et à nos partisans que nous sommes capables d’agir n’importe où et n’importe quand. L’homme qui le porte ne se gêne pas pour en tirer un parti personnel. C’est un publiciste qui contrôle le journal L’Indépendant. Il se sert de la presse pour asseoir sa carrière politique et sa gloriole en s’attribuant tous les mérites de ce projet majeur. Quant aux entrepreneurs, ils s’enrichissent sur le dos des ouvriers sous-payés. Sur les chantiers la sécurité est négligée. Tu vois, bien des raisons d’agir ! À toi de provoquer sur place un évènement qui, relayé par la presse, retentira dans tout le pays.
— Et qui sera reconnu comme fait d’armes par la cellule Camille ?
— Exactement. Et n’oublie pas que nombre d’ouvriers laissent leur vie ou finissent estropillés dans des accidents de travail pour des salaires de misère. Dans les guerres, les soldats crèvent et les généraux qui les envoient à la boucherie sont décorés.
Définitivement convaincu, Andreù donna son accord sous forme d’une question.
— Comment dois-je m’y prendre ?
— Tu te rendras sur les chantiers. La ligne de Cerdagne progresse à grands pas et sa phase finale approche. Depuis le début des travaux, les journaux locaux rendent quotidiennement compte non seulement de son avancée, de la majesté des ouvrages, mais aussi des incidents de tout poil qui émaillent la vie des chantiers et des villages surpeuplés par les ouvriers. Un cadre idéal pour perpétrer un fait d’armes. À toi d’improviser. Si tu acceptes, j’ai pour toi de faux papiers au nom de Camille Bigorre. La cellule te contactera par le biais de lettres codées.
Lafargue sortit une carte d’identité falsifiée de la poche intérieure de son gilet. Il la désigna d’un mouvement du menton. Le Catalan s’en saisit. Alors, l’anarchiste donna ses dernières instructions :
— Il ne reste plus qu’à rajouter ta photo. Nous le ferons ensemble. Sois fidèle à ton engagement jusqu’à la fin de ta mission ou jusqu’à ta mort. Les vendanges terminées, je disparaîtrai. Camille Lafargue n’existera plus, je retrouverai ma vraie identité et toi tu me succèderas dans la chaîne des Camille.

(à suivre)

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