Feuilletons d’aujourd’hui

Chronique #1 - 2/ Un morceau de bois flotté

Par Raymond Alcovere Le 06/01/2015

J’étais assez contente de moi. Depuis que mon ancien rédac-chef m’avait appelée pour me demander de trouver un personnage pour son bouquin : « Ces Héraultais méconnus », j’étais persuadée d’avoir fait une découverte avec François Sabatier, un étonnant fouriériste montpelliérain, véritable Pic de la Mirandole du 19e, qui avait parcouru l’Europe et aidé tant d’écrivains, chercheurs, artistes et hommes politiques de son temps. J’appelai mon rédac-chef, lui expliquai ma trouvaille, mais sa réaction ne fut pas très enthousiaste :

— Mouais Camille, c’est pas mal ton truc, mais pas assez sexy !
— Tu te fous de moi ?
— Eh, qu’est-ce qui fait vendre aujourd’hui, tu le sais toi ? C’est pas ton problème je sais bien, mais moi je dois les écouler, mes bouquins, tu vas pas m’apprendre mon métier, non ?
— On se calme, je vais t’en trouver du sexe… on est au 19e je te rappelle, les sex-toys fabriqués par des esclaves chinois n’existaient pas !
— OK, mais je veux de l’amour, au moins !
Je raccrochai, colère. Je n’avais pourtant pas envie d’abandonner mon contrat, ni François Sabatier : je m’étais attachée aux deux. Je reprenais mes recherches quand je me demandai si ce n’était pas moi qui avais un problème à ce niveau. J’avais occulté tout un aspect de la vie de Sabatier : il fut aussi un grand amoureux. J’étais sauvée.
Nous sommes en 1838. Sabatier, à vingt ans, part pour Rome, Florence, Venise avec des amis pour lesquels sa bourse et son cœur furent toujours ouverts. Découverte des chefs d’œuvre, merveilles de l’incomparable Italie… bonheur sans limites. À Florence, un jour, il entend une voix d’or, celle de la cantatrice viennoise Caroline Ungher.
Initiée au chant par la belle-fille et au piano par le fils de Mozart, la « jolie sorcière » dont Beethoven a favorisé les débuts, a une voix exceptionnelle de contralto de coloratures. Elle a été engagée par les plus grands théâtres. Sa voix exprime sublimement la passion. Elle a fait le tour de l’Italie, ovationnée partout. Le grand Rossini a dit d’elle qu’elle possédait : « l’ardeur du Sud, l’énergie du Nord, une poitrine de bronze, une voix d’argent et un talent d’or. » Riche, fêtée, les prétendants ne lui manquent pas : Alexandre Dumas, et même Stendhal dit-on…
Mais là où aucun de ces illustres personnages n’a réussi, François Sabatier, lui, va arriver. Elle est pourtant de quinze ans son aînée, mais c’est grâce à l’art encore, un art tout nouveau, la photographie, qu’il va la rencontrer. Caroline apprend qu’un jeune Français a apporté à Rome un daguerréotype. Elle envoie un de ses amis quérir l’appareil et le jeune homme. C’est le coup de foudre. Caroline ne veut pas renoncer à sa flamboyante carrière ? Qu’à cela ne tienne, François la suivra trois années durant à travers l’Europe.
Sa ténacité sera récompensée : le 18 mars 1841, il épouse Caroline. Ils s’établissent à La Concezione, aux portes de Florence ou dans le palais de la rue Renaï, qui devient le rendez-vous des hommes célèbres de tous les pays. Ils partent ensuite pour l’Allemagne, où Caroline avait signé avant son mariage un engagement avec le théâtre royal de Dresde. Ils visitent Vérone et Venise, puis Vienne.
Fidèle à sa soif de connaissance, François ne perd pas son temps : il apprend l’allemand. Traducteur de Lessing, Schiller, on lui doit une des meilleures traductions en français de Faust. Ensuite, il continuera d’étudier de nouvelles langues. À sa mort il en saura quatorze ! Au retour de cette grande tournée, ils passent par Weimar, Nuremberg, Munich, où alternent visites de musées, rencontres et étude : François plonge dans les littératures des peuples anciens et modernes, traduit Homère tout en se pénétrant des théories de Fourier.
Puis, par amour, Caroline finit par abandonner sa carrière artistique, mais le couple ne s’enferme pas pour autant. Au contraire, avec les mêmes opinions républicaines, ils ne cessent, partout où ils habitent, de recevoir artistes, philosophes et hommes politiques. Ils accueillent avec joie les événements de 1848. Leur salon, fréquenté par les artisans de la Seconde république, sera, jusqu’au coup d’État, l’un des plus en vue de Paris. Le 2 décembre, il faut fuir.
Quand ils n’habitent pas leur demeure florentine, à San Miniato, ils séjournent brièvement à Montpellier, plus longuement à La Tour de Farges, à côté de Lunel-Viel. Une oasis de calme : les bâtiments s’y élèvent sur une colline à la limite des vignes et de la garrigue. Au nord-ouest, au-dessus des bois de pins, on distingue le château de Castries, puis le pic Saint-Loup, l’Hortus, et au loin les Cévennes. Au sud, on aperçoit les remparts d’Aigues-Mortes et le phare du Grau-du-Roi, la nuit. C’est là qu’ils reçoivent leurs amis, compositeurs, virtuoses, historiens, philosophes, poètes et peintres. François lit, peint, s’occupe de son vignoble, Caroline y forme de jeunes voix.
À la mort de Caroline, Sabatier vivra principalement à La Tour de Farges où, en reconstituant son vignoble, il inventera des machines de greffage médaillées par la Société générale d’agriculture de l’Hérault et en Italie. « Nous passons pour le peuple le plus révolutionnaire de la terre et nous sommes au contraire celui qui a le plus de peine à secouer le joug du suranné », écrira-t-il, poursuivant sans relâche ses recherches et leur mise en pratique. Avant de mourir, il projetait la construction d’un phalanstère au Texas pour les réfugiés du 2 décembre.
Je rendis mon chapitre. Mon éditeur était content. Je partis me promener à Palavas. Je revoyais le magnifique tableau de Courbet, peint ici même, où il s’est représenté de dos, les bras levés face à l’immensité de la mer. Sur le chemin du retour, je tombai sur un morceau de bois flotté et je me dis que la vie de François Sabatier lui ressemblait : oublié dans le temps, mais poli par lui, il retrouvait aujourd’hui une forme de beauté.

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